02 février 2023
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Directive paysagère : « Réconcilier notre histoire et notre avenir »

Interview de Jean-Pierre Gorges.

Directive paysagère : « Réconcilier notre histoire et notre avenir »

Le 8 décembre dernier, le Journal officiel publiait la Directive paysagère qui protège désormais les vues sur la cathédrale de Chartres, dans un rayon de trente kilomètres. Il aura fallu 25 ans pour définir ce texte qui va encadrer, au-delà de la protection de la cathédrale, l'aspect et le développement de l'ensemble du paysage chartrain en s'imposant désormais à 102 communes.

Un document qui s'inscrit dans une vision du temps long. Jean-Pierre Gorges nous retrace cette histoire pour l'Histoire.


Votre Agglo : En fait, tout commence par la Loi paysages de 1993 ?

Jean-Pierre Gorges : Non, tout commence il y a huit siècles quand s'élève ce qui deviendra la cathédrale de Chartres, sur son promontoire dominant la Beauce. Elle n'est pas la première, mais c'est elle qui va rester. Le caractère sacré de cet endroit remonte en fait à deux millénaires, comme les fouilles sous l'esplanade de la cathédrale actuelle l'ont révélé.

Après, c'est au milieu du XIX e siècle que l'on prend conscience en France de la notion de patrimoine, et donc de la nécessité de préserver les édifices remarquables. Dès la Révolution, certains précurseurs, comme Sergent Marceau, le beau-frère du général, avaient même demandé la préservation de la cathédrale et particulièrement de sa statuaire, comme témoignage exceptionnel d'une période de l'Histoire de France.

En 1979, la cathédrale a fait partie des quelques monuments français inscrits sur la première liste du Patrimoine mondial de l'UNESCO. Pour son architecture, pour son « influence sur le développement de l'art gothique en France et en dehors », mais aussi pour sa position remarquable sur le plateau de Beauce. En résumé, elle fait depuis huit siècles partie du paysage, un peu comme on n'imaginerait pas Athènes sans la silhouette de son Acropole. Tous ces éléments lui confèrent sa « valeur universelle exceptionnelle ».

La loi de 1993 a eu le mérite de créer la notion de directive paysagère, c'est-à-dire l'outil juridique qui permet de consacrer le paysage comme non-détachable du monument lui-même et élargit donc le périmètre de sa protection. La vision de Péguy prend force de loi. Dès 1997, mes prédécesseurs se trouvent donc interpellés par l'État qui leur demande ce qu'ils comptent faire. Et c'est l'un des dossiers que je trouve sur ma table de Maire lors de mon élection en 2001.

« Les vues sur la cathédrale ne commencent pas aux limites de la commune. »

Vue aérienne sur la cathédrale de Chartres depuis la place Châtelet

VA : Ce n'est peut-être pas alors votre première préoccupation ?

JPG : Bien sûr que si, parce que tout arrive en même temps. D'abord, quand vous êtes élu Maire de Chartres, le poids de l'Histoire pèse immédiatement sur vos épaules.

Ensuite, parce que les maires de l'agglo, seulement sept communes alors, me demandent de prendre la présidence de celle-ci et je me retrouve en outre président du Syndicat Mixte d'Études et de Programmation (SMEP) qui doit organiser la coordination du développement des 37 communes qui le composent autour de Chartres. Je découvre aussi les lois qui encadrent la création des intercommunalités. Elles datent de 1999 et de 2000 et vont modifier profondément l'architecture administrative des collectivités locales. Or les vues sur la cathédrale ne commencent pas aux limites de la commune.

Je rencontre les gens de la Préfecture et ceux de la Direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement (Dreal) du Centre-Val de Loire. Ils m'expliquent qu'il est désormais nécessaire de protéger 14 cônes de vues sur la cathédrale, ce sont les seules qui subsistent.

Et c'est là que les difficultés commencent. Car sur l'espace de ces cônes de vues, le maire que je suis n'a plus le droit d'aménager ni de construire. La Directive paysagère va figer ces cônes de vues. Mais en dehors, le désordre peut continuer, les erreurs s'accumuler.

Instinctivement, cela me révulse. J'y trouve une insulte à l'intelligence, et à ceux qui ont construit cette merveille avec les moyens d'alors. Pensez que je me retrouve un beau jour en hélicoptère, avec le président du Conseil Général d'alors, le Sénateur Taugourdeau, en train de survoler le plateau entre Chartres et Champhol pour voir où il est possible d'installer le nouveau Centre du Service Départemental d'Incendie et de Secours (DIS) que les pompiers réclament à juste raison.

Nous nous retrouvons en train de faire du rase-mottes pour voir où l'on pourrait l'installer sans compromettre les cônes de vues restants sur la cathédrale. Car il n'existe pas alors les outils numériques qui, sans s'arrêter aux constructions existantes, permettent de concevoir et d'analyser un paysage en 3D, une chose familière aujourd'hui.

« Dès 2006, nous anticipons cette directive paysagère, en la voyant non plus comme une contrainte, mais comme un défi qui nous stimule. »

VA : Et c'est pour cela que tout s'arrête en 2004 ?

JPG : En fait, rien ne s'arrête. Parce que les élus de la Ville et de l'Agglomération, ceux également des communautés de communes environnantes, qui vont rejoindre plus tard Chartres métropole, ont pris conscience de ce devoir de préservation.

Et lorsque nous définissons en 2006 le premier Schéma de Cohérence Territoriale (SCoT), nous prenons en compte ces cônes de vues, modernisons notre service de cartographie, etc. Nous anticipons cette Directive paysagère, en la voyant non plus comme une contrainte, mais comme un défi qui nous stimule. À 360° !

Et c'est là que je dis à l'État que je ne suis pas d'accord avec sa logique de figer le présent, sans souci de nous préparer à réparer les erreurs commises lors du demi-siècle précédent : les barres d'immeubles très élevées, les tours de La Madeleine, et aussi le Centre de pharmacie des Armées ou les cheminées d'Orisane et les Hôpitaux de Chartres au Coudray, etc.

Tout le monde a sa part de responsabilité dans les erreurs commises lors du passé récent. J'explique alors aux représentants de l'État que ces erreurs ne sont pas définitives, que l'on ne construit plus aujourd'hui pour les siècles à venir mais pour cinquante ou cent ans, pas davantage. Et je le sais d'autant mieux que nous avons lancé des marchés d'études et de définition sur tous les quartiers de Chartres pour envisager globalement leur réaménagement/aménagement.

Les projets de déconstruction-reconstruction de Beaulieu / Les Clos naissent à ce moment-là et c'est vrai partout. L'ère des barres est terminée, nous avons engagé le rachat des espaces de l'ancienne base aérienne restant la propriété de l'État, etc. Nous savons aussi que ce qui va être vrai à Chartres le sera également à Lucé, à Mainvilliers…

Naît également à cette époque le projet du Pôle Gare, qui tient compte de sa proximité avec notre monument majeur : la terrasse-jardin du futur Colisée est même conçue pour mieux l'admirer.

Les erreurs passées ne sont pas durables et c'est à 360° autour du monument qu'il faut concevoir la Directive paysagère, et un urbanisme, nouveau ou à reconstruire, qui préserve et organise tous les cônes de vues possibles. La reconstruction en cours de Rechèvres et La Roseraie en sont également un exemple. L'Odyssée et le nouvel aérodrome aussi. Nous allons même modifier l'implantation de la nouvelle zone d'activités dite des Pôles Ouest.

Dans le même esprit, nous allons essayer de faire coïncider le nouveau périmètre de Chartres métropole élargi en traçant un cercle approximatif de 20 kilomètres autour de la Cathédrale : des clochers de chaque commune on peut l'apercevoir. La Directive paysagère ira même jusqu'à trente kilomètres. Elle n'existe pas encore, mais elle imprègne tous nos projets.

La cathédrale de Chartres posée sur un champ de blé

VA : Qu'est-ce qui va lui permettre d'exister enfin ?

JPG : Certains pensent que ce sont les éoliennes qui menacent d'altérer notre paysage. Vous savez tout le mal que je pense de ces moulins à vent : moches, chers et largement inefficaces. Il est vrai qu'en 2017, l'UNESCO va s'inquiéter de l'altération possible du paysage autour de la cathédrale et Madame Brocas, la Préfète d'alors, va relancer l'élaboration de cette Directive paysagère.

Notez que Chartres n'est pas un cas isolé, puisqu'il n'en existe pas encore en France malgré la loi de 1993. En fait, ce sont les avancées technologiques qui vont débloquer la procédure. Je reçois un jour un fonctionnaire de la Dreal qui me dit : « Monsieur le Maire, nous disposons désormais des outils numériques qui nous permettent d'embrasser complètement le paysage et ses reliefs ». Et donc de concevoir une Directive paysagère qui définit les cônes de vues sur la cathédrale à 360°. Et c'est ainsi que de 14 cônes nous sommes passés à 457 vues ! La Ville, l'Agglo et même l'ensemble du pays Chartrain, 102 communes en tout, sont donc couvertes par la Directive paysagère qui s'impose au SCoT et aux Plans Locaux d'Urbanisme (PLU). Nous avons désormais l'outil qui va recréer une harmonie, merci à la cathédrale.

J'ai vraiment été très heureux ce jour-là : nous pouvions enfin mettre en œuvre une approche scientifique de la question, et surtout sans limite de temps. Nous étions en mesure de prendre le problème par le haut. J'ai vu cela comme une manifestation de l'intelligence que nous devons à ceux qui ont bâti ce chef-d'œuvre il y a huit siècles. Et à ceux qui vont pouvoir continuer de l'admirer encore mieux pendant les siècles à venir. Je veux aussi remercier, non seulement l'État et ses services, mais aussi tous les maires et tous les élus qui ont accepté de relever par avance ce défi, de tenir compte par anticipation des règles qui allaient découler de cet impératif majeur.

Parce que c'est notre Histoire. Nous n'en sommes que les dépositaires de passage. Parce que C'Chartres.

Vue aérienne sur la cathédrale de Chartres depuis le complexe aquatique L'Odyssée

L’Odyssée (photo) et l’aérodrome ont été conçus en prenant
en compte la préservation des cônes de vues sur la cathédrale.